Si tout le monde rêve d’avoir de l’argent, il est clair que le mot a pris une connotation très péjorative dans notre société. Est-il pire insulte que « riche » alors que « pauvre » porte compassion ?
L’argent est un outil particulièrement utile.
L’argent n’est pas ce concept inaccessible ou mystérieux dont on parle à voix basse. C’est une matière à la fois banale et puissante. Dès l’enfance, face à une pièce glissée dans la main par une grand-mère, chacun a senti ce que la monnaie permet : choisir, différer, économiser, rêver plus loin. Ce geste, en apparence modeste, révèle un pouvoir : décider par soi-même, ouvrir le champ des possibles.
Vu sous cet angle, l’argent est loin du carcan qu’on lui prête. Il libère les élans, soutient l’ambition, encourage l’effort comme la prise d’initiative. Lorsqu’un artiste reçoit une rémunération méritée, il gagne une dose d’énergie pour continuer à créer. Un salarié, motivé par un objectif ou l’envie d’offrir quelque chose à ses proches, trouve là un moteur pour avancer. À l’inverse, quand la récompense devient inexistante, l’élan se tarit. Cette dynamique a inspiré l’émergence de modèles qui redonnent sens à la rémunération directe des créateurs et des initiatives individuelles.
Mais ce n’est pas l’argent qui grince. Le nœud du blocage se situe ailleurs : dans le fait qu’il suffit parfois d’être déjà nanti pour que l’argent s’accumule tout seul. Quand la circulation de la richesse s’éloigne de toute création de valeur réelle, une déconnexion radicale se dessine.
Aussi longtemps que l’argent rétribue ce qui rend service à l’ensemble, le système tient debout. Aujourd’hui, cette mécanique déraille franchement. Bâtir une fortune par son propre travail paraît presque relever du fantasme. Les grandes réussites financières s’appuient bien davantage sur la spéculation et les outils boursiers que sur l’invention ou un effort réel pour la collectivité. Les montages sophistiqués permettent de générer des profits hors sol, sans la moindre retombée pour la vie quotidienne des autres.
Une justification courante consiste à évoquer la notion de « risque » associé à l’investissement : celui qui ose parier devrait pouvoir toucher la récompense s’il réussit. À regarder de près, l’argument vacille.
Visualisez un instant mille candidats à une immense loterie. Le gain promis équivaut à mille fois la mise, chacun part donc avec une chance sur mille, tout paraît cohérent. C’est le monde des casinos, des turfistes, des grilles… Mais que se passe-t-il lorsque le contenu de la cagnotte ne provient plus seulement des mises, mais du travail de tous les participants ? Lorsque des outils automatisés dénichent en une milliseconde les tickets les plus prometteurs, la notion de risque s’effondre pour ceux qui disposent déjà d’un trésor de guerre confortable. En multipliant les essais, la victoire devient quasi-certaine, sans lien avec l’utilité sociale ou la prise de risque véritable.
Plus on possède, plus les profits tombent sans produire la moindre utilité
« Faire travailler son argent » n’est généralement qu’une formule. Cela consiste surtout à engranger les fruits du travail des autres, tout en restant soigneusement abrité derrière la mécanique bien huilée des placements financiers. Voici où se cache la véritable faille : une fois passé un seuil de fortune, il devient aisé de s’entourer de spécialistes, de trouver les outils les plus performants, de profiter pleinement de cette croissance automatique. Le cercle vertueux change alors de visage : la réussite n’est plus le fruit de l’effort ou de l’inventivité, mais le résultat mécanique d’une roue lancée à grande vitesse.
Posons-nous la question : que produisent vraiment, au quotidien, ces investisseurs et ces géants du trading ? En quoi leurs manœuvres boursières participent-elles à rendre le monde un peu plus vivable ou heureux ? Les écarts de revenus, face à ceux qui soignent, éduquent ou réparent, sidèrent et interrogent aussitôt.
Même à court terme, la machine se grippe. Plus le système réclame de rendement rapide, plus il assèche la vision long terme. La course effrénée à la performance immédiate finit par étrangler des entreprises, au point que certaines, lassées, préfèrent tourner le dos à la bourse et retrouver la maîtrise de leur destin stratégique.
Peu à peu, une idée s’impose, dérangeante mais insistante : et si cette circulation actuelle de l’argent, orchestrée par la finance, mettait en danger bien plus qu’elle ne délivre d’opportunités ? Jadis, remettre en question la propriété intellectuelle paraissait une folie : aujourd’hui, la réflexion s’est diffusée et la légitimité de telles remises en cause n’a plus rien d’absurde. Les lignes bougent, parfois à une vitesse surprenante.
L’argent, réorienté vers celles et ceux qui créent, réparent, bâtissent, retrouve son sens. Verser sa contribution directement à un artiste, soutenir un projet ou un travail par la récompense concrète, voilà une façon de court-circuiter les filières opaques et de replacer la valeur humaine au centre.
Chacun détient une part de pouvoir. Du choix individuel naît le mouvement de fond qui peut, demain, inverser la tendance. Si l’élan collectif se porte massivement sur celles et ceux qui donnent vraiment, les spéculateurs, eux, devront bien s’inventer d’autres terrains de jeu.

